André Loesekrug-PietriDans la course à l’innovation, l’Europe vient de se doter d’une nouvelle arme pour gagner des points : l’initiative J.E.D.I. (Joint European Disruptive Initiative). Explications avec l’un de ses pères et son porte-parole, André Loesekrug-Pietri.

Quelles sont les principales caractéristiques d’une innovation de rupture ?

C’est une innovation qui change la donne en termes de performance ou de business model. Les lanceurs spatiaux réutilisables, l’informatique quantique qui multiplie par mille ou cent mille les puissances de calcul actuelles, le remplacement du glyphosate (un herbicide potentiellement cancérigène), la vision de nuit, le drone sans GPS, la reprogrammation du génome avec CRISPR … sont autant d’exemples de l’innovation de rupture. Qui se distingue d’une innovation « incrémentale », qui améliore un procédé ou un produit, et d’une innovation d’usage. Le moteur de recherche Google a été une innovation d’usage, mais l’algorithme utilisé, PageRank, une rupture.

Pourquoi l’innovation de rupture est-elle si importante, et que proposez-vous avec J.E.D.I. ?

L’accélération technologique que nous connaissons, la plus puissante de l’histoire de l’humanité, s’accompagne d’une redistribution des cartes qui profite et profitera au peloton de tête (« Winner takes all »). Or la France est en retrait, loin derrière les États-Unis et la Chine qui accélèrent, alors que nous avons la taille critique en Europe et que nos talents sont plus que jamais courtisés par les groupes technologiques du monde entier.

Et nous sommes aujourd’hui de plus en plus une colonie numérique, et demain technologique, si nous ne faisons rien. Pour que l’Europe revienne au centre du jeu dans le domaine de l’innovation de rupture, décisif pour notre avenir et la souveraineté de la France et de l’Europe, J.E.D.I. propose la création d’un outil de financement exigeant des « moonshots » en Europe, pour investir dans les défis technologiques trop long terme ou trop risqués pour le secteur privé seul. Un outil lui-même radicalement nouveau dans sa méthode : ultra-léger, ultra-agile, ultraréactif, en plaçant au cœur les acteurs de l’innovation – porteurs d’une connaissance indispensable des technologies pouvant donner lieu demain à des innovations de rupture – tout en se focalisant sur les grandes priorités stratégiques de nos pays.

Très loin des monstres bureaucratiques que nous avons pu connaître et qui sont tous voués à l’échec. Et tout cela avec une approche authentiquement franco-allemande dès le début, sauf à revenir à des initiatives nationales qui n’ont pas l’échelle. Le budget prévisionnel proposé de J.E.D.I. est de 235 millions d’euros pour 2018 et devrait atteindre un milliard d’euros par an en rythme de croisière, pour une trentaine de « défis technologiques » lancés tous les ans.

Qu’avez-vous accompli pour l’instant, et quel rôle pour l’État ?

Un collectif de la société civile, la Joint European Disruptive Initiative (J.E.D.I.), regroupant les principaux acteurs de l’innovation – grands groupes, ETI, start-up technologiques, centres de recherche, haute fonction publique – s’est mobilisé. Avoir réussi à réunir l’essentiel des acteurs de la deeptech, et cela au niveau français et allemand, est déjà absolument unique. Notre proposition a été approuvée par le Président de la République lors de son discours à la Sorbonne, autour de trois points clés : lancement du projet d’Agence pour l’innovation de rupture, sur le modèle de la DARPA, en commençant par un socle franco-allemand afin de mettre en place cet outil au plus vite, avant de l’étendre à toute l’Europe.

Fin janvier, l’Assemblée nationale et le Bundestag ont voté en faveur d’un nouveau traité de l’Élysée. À la rubrique des projets d’avenir, la création de cette Agence pour l’innovation de rupture a été clairement reprise, ce qui est une deuxième étape très importante.

Enfin, nous sommes très heureux que la proposition J.E.D.I. ait été reprise dans le rapport Villani, et que le ministre de l’Économie et des Finances ait fait sienne cette proposition, jusqu’à rebaptiser le fonds pour l’innovation – les 10 milliards d’euros – en fonds pour l’innovation de rupture !

Cette approche innovante ne correspond à aucun schéma administratif existant. Pour cette raison, elle étonne. Et chaque côté du Rhin attend de voir ce que l’autre fera. Notre initiative souligne le rôle de l’État, qui doit impulser tout en déléguant. J.E.D.I. doit être porté et co-construit par l’écosystème de l’innovation – et non par l’État en « top-down ». Nous pensons que ce sujet de l’innovation est un vrai test pour la puissance publique, qui doit se réinventer pour rester « impactante » face aux géants technologiques. Le fait que ce soit des États clairement autoritaires comme la Chine qui montrent la voie en matière d’expérimentation doit également nous pousser à nous réinventer afin de préserver notre modèle de société, notre démocratie, et les valeurs auxquelles nous sommes tous farouchement attachés.

L’Europe peut-elle sérieusement rattraper, voire dépasser les États-Unis ou la Chine en matière d’IA ? Et un géant européen de type Google ou Apple est-il réellement envisageable ?

Vouloir créer un Google ou Apple européen à l’identique serait de l’argent gaspillé en pure perte, tant l’avance prise par ces acteurs est immense. Il faut penser au coup d’après. Avoir la taille critique est essentiel, ce à quoi il faut ajouter un cadre favorable, notamment un environnement réglementaire agile en matière de droit de la concurrence, et une réglementation intelligente sur les données. Je ne crois pas aux mécanos imposés d’en haut ; Airbus, que je connais bien pour y avoir commencé ma carrière, est une exception. Mais je crois que le « next big thing », le prochain champion mondial, peut parfaitement venir d’Europe. Encore faut-il s’en donner les moyens, et J.E.D.I. est une des réponses positives, offensives, les plus concrètes en la matière. Il est absolument essentiel pour les Français et les Européens de se concentrer sur le coup d’après. Pensez à la blockchain qui pourrait bien révolutionner le monopole des grandes plateformes en disruptant leur modèle centralisé, ou à l’ordinateur quantique qui bouleversera tout le secteur de la cybersécurité du fait de sa puissance de calcul. Ou d’autres technologies de l’avenir comme l’ingénierie du génome, le stockage énergique, les transports propres, les nouveaux matériaux, le spatial … où nous avons tout à fait les moyens de rivaliser avec nos principaux concurrents mondiaux. Cessons d’adopter avec eux des positions beaucoup trop conciliantes. Quand Facebook investit quelques millions pour s’installer dans Paris, c’est pour y installer un centre de recrutement de nos meilleurs talents ! Restons ouverts, ne soyons pas naïfs !

En quoi poursuivez-vous aussi un enjeu démocratique ?

Notre conviction est que la technologie devient un sujet éminemment transverse et politique. Voyez les élections dans les grandes démocraties : elles sont le théâtre d’une cyberguerre internationale permanente et non déclarée. Poutine s’est emparé de la question de l’IA, déclarant que celui qui maîtrisera l’intelligence artificielle dominera le monde, ce qui fait froid dans le dos. Il n’est pas totalement exclu que Zuckerberg soit le candidat du parti démocrate en 2020. La Chine utilise des plateformes pour ficher et « noter » ses citoyens – c’est un système orwellien qui est en cours de mise en place ! Pour une nation, la maîtrise de son destin est aujourd’hui intimement liée à sa maîtrise technologique.

Et pas de souveraineté sans prospérité. Or, la croissance de demain sera de plus en plus tirée par la technologie, c’est ce que nous montre clairement le classement des 10 principaux groupes mondiaux, dont 7 sont technologiques – ils n’étaient que 3 il y a cinq ans, et seront probablement 10 sur 10 d’ici peu. La puissance de ces groupes technologiques fera la force politique d’une nation.

Rester dans la course technologique est une nécessité, mais ne faut-il pas aussi se défier de l’idolâtrie de la technologie, cette nouvelle religion postmoderne ?

Nous sommes convaincus que pour éviter que l’humain perde le contrôle, il doit maîtriser les évolutions technologiques. C’est le devoir et l’honneur des sociétés démocratiques. Le dilemme est celui du Galilée de Brecht ou des scientifiques du projet Manhattan. Le progrès technologique ne doit pas se faire au détriment des hommes et des valeurs humaines, et les démocraties européennes doivent rester à la pointe pour survivre.

En quoi CroissancePlus est-il un partenaire important pour vous ?

J.E.D.I. est un projet collectif qui doit être porté par tous les acteurs de la société civile, et notamment ceux au cœur de la croissance économique de notre pays. Nous avons été très heureux de l’accueil  extrêmement enthousiaste que nous a réservé CroissancePlus, son président, et ses membres que nous avons eu l’occasion de croiser déjà lors d’une réunion avec plus de 150 d’entre eux. CroissancePlus, avec son immense dynamisme, va être particulièrement utile pour porter et diffuser très largement au cœur de l’économie et auprès des pouvoirs publics le message qu’une approche nouvelle, agile, co-construite entre le privé et le public est essentielle, pour éviter les affres bureaucratiques du passé. Que la rapidité de mise en œuvre, qui doit se compter en semaines et non en mois, est essentielle. Que l’approche franco-allemande et européenne est pragmatique et une clé pour notre succès à tous. CroissancePlus est garant de cet esprit agile, entrepreneurial et transdisciplinaire.

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