Terre d’innovation incomparable depuis l’Antiquité, l’Europe s’est laissé distancer par les GAFA puis par la Chine dans le combat planétaire pour la prééminence technologique. Mais elle n’a pas dit son dernier mot et sait qu’il en va à la fois de sa vitalité économique et intellectuelle, de son poids dans le monde et de sa souveraineté. L’heure de la conquête de l’Innovation de rupture a sonné !

La technique est désormais notre destin, au sens où Napoléon le disait, il y a cent  cinquante ans, de la politique, et Marx, il y a un siècle, de l’économie », écrivait déjà dans les années 1950 le philosophe Günther Anders. Cet ancien élève de Heidegger et ex-mari d’Hannah Arendt savait que l’ère de la technique avait définitivement sonné pour  l’humanité, qu’elle aurait une emprise irréversible et déciderait de plus en plus de nos existences, de nos modes de vie et des rapports de force entre les nations.

Se laisser dépasser par des concurrents internationaux en matière d’innovation et de ruptures technologiques, c’est prendre le risque d’une relégation sans recours. Et à rebours, disposer d’une avance dans ce domaine, c’est asseoir sa puissance économique, industrielle, scientifique et politique. La prime aux premiers ne cesse d’augmenter. The winner takes all. Comment contrer la formidable force de frappe des GAFA, NETU et autres BATX ? Pour l’Europe, that is the question ! Et il y a urgence à y répondre …

Au commencement était l’Europe

Sur la longue durée, aucun continent ne soutient la comparaison depuis les débuts de l’époque moderne avec l’Europe en matière d’innovations de rupture. Elle fut le berceau des plus grandes découvertes scientifiques (Galilée, Copernic, Newton, Lavoisier…), des avancées médicales les plus décisives (Harvey, Pasteur, Koch…), de la connaissance de l’homme et du vivant (Cuvier, Darwin, Lévi-Strauss…) ou encore des théories économiques les plus influentes, pour le meilleur ou pour le pire (Adam Smith, Ricardo, Marx…).

La révolution industrielle y a vu le jour, tout comme la photographie, le cinéma,  l’industrie automobile, etc., sans oublier l’ordinateur avec Alan Turing. Et puis nombre des plus grands génies scientifiques du xxe siècle ayant élu domicile aux États-Unis étaient des Européens d’origine, à l’instar de Nikola Tesla, Einstein ou Von Neumann.

Aussi l’Europe peut-elle s’enorgueillir de ses performances historiques en la matière. « Mais ça, c’était avant », pourra-t-on objecter. Le Vieux Continent, jadis dominateur, semble aujourd’hui à la traîne et comme paralysé face à la puissance de frappe américaine mais aussi aux nouveaux combattants asiatiques de la tech. Et l’on citera, outre les incontournables GAFA et NATU, les très offensifs BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), partis à la conquête de l’Europe, de ses esprits et de son marché beaucoup trop vulnérable aux assauts de ces mastodontes insatiables.

Une colonie numérique ?

Aussi certains observateurs dénoncent-ils la situation de subordination des acteurs européens face aux géants américains et chinois du digital. Au point de parler, comme Laurent Alexandre, d’une véritable relégation de l’Europe en général et de la France en particulier au rang de « colonie numérique sans souveraineté ».

Faute de marché commun numérique. Faute d’un cadre protecteur. Et faute de décideurs politiques capables de comprendre les enjeux en cause, et surtout d’y apporter les réponses appropriées.

Évoquer une citation de colonisation constitue une charge sévère mais qui a le mérite de pointer un risque réel de déclassement et d’en appeler à un sursaut européen. Car il est incontestable qu’en matière d’innovations de rupture, l’Europe doit se reprendre. Un exemple éloquent de son effritement : pour la première fois, l’an dernier, la Chine a dépassé l’Allemagne en nombre de demandes de brevet auprès de l’Office européen des brevets (OEB), 43 700 pour la Chine contre 31 800 pour l’Allemagne. Les deux premiers pays déposants sont les États-Unis, avec plus de 69 000 demandes, suivis du Japon, avec plus de 51 000 demandes. Et la Suisse, pays non membre de l’UE, se place très largement en tête des pays les plus innovants d’Europe en la matière. Il n’est donc, hélas, pas étonnant d’entendre des dirigeants, tels que le CEO de Cap Gemini, Paul Hermelin, déclarer que « le marché américain est celui de l’innovation, il est en avance de deux ans sur l’Europe » (Les Échos, 17 février 2018).

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Reprendre la main (et la mettre à la poche)

Pour espérer redevenir le premier marché mondial de l’innovation ou du moins endiguer le risque de déclassement, il est donc urgent de réagir.

La situation actuelle est entretenue par l’insuffisance chronique des dépenses de recherche et d’innovation sur le continent. Un objectif de 3 % du PIB avait été fixé par l’UE. Mais la moyenne pour l’ensemble des États membres n’est que de 2 %. Et de 2,2 à 2,3 % selon les années pour la France. À comparer aux 2,8 % pour les États-Unis, 3,5 % pour le Japon, et même 4,3 % pour la Corée du Sud. Seules la Suède et l’Autriche atteignent l’objectif fixé.

Au printemps 2017, un « groupe de haut niveau » sur l’avenir de l’innovation et de la recherche en Europe présidé par Pascal Lamy a tiré la sonnette d’alarme. En rappelant que l’Europe n’avait que très légèrement augmenté depuis dix ans son financement de la recherche et du développement. Et qu’elle avait pris un retard préoccupant dans certains domaines clés, comme le moteur à hydrogène, et plus globalement sur la dimension numérique de l’innovation.

Un sérieux coup de reins budgétaire s’impose. Alors que le programme Horizon 2020, qui chapeaute le financement de la recherche dans l’UE sur la période 2014-2020, représente un total de 80 milliards d’euros, les experts du groupe de haut niveau jugent nécessaire de doubler ce montant pour 2021-2027. Mais l’argent ne résoudra pas tout, surtout dans un contexte marqué par une mise sous pression du budget européen suite au Brexit.

Il convient en particulier de favoriser un environnement propice à la libération des initiatives. Ce qui passe en particulier par un assouplissement des règles et du cadre relatif aux aides d’État afin de faciliter  l’utilisation de fonds publics pour des projets privés.

Il convient également d’imaginer de grands projets stratégiques afin de retrouver l’adhésion du public, « un peu comme Kennedy décidant d’aller sur la lune », estime Pascal Lamy. Des exemples ? L’ordinateur quantique, la blockchain, la génomique (avec notamment la technologie CRISPR de découpage du génome inventée par une Française), les lanceurs spatiaux, le stockage de l’électricité …

En répondant à la proposition du Président de la République, formulée lors de son discours à la Sorbonne le 26 septembre 2017, de « création d’une agence pour l’innovation de rupture, sur le modèle de la DARPA américaine », l’initiative J.E.D.I. répond pleinement à cette ambition, à partir d’un socle franco-allemand et de la mobilisation de la société civile et de l’ensemble des acteurs de l’innovation technologique.

Comme disait Schumpeter, « le nouveau ne naît pas de l’ancien mais à côté de l’ancien », et ce n’est pas avec de vieilles recettes institutionnelles que l’Europe s’imposera dans la bataille mondiale pour l’innovation.

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Humanisme européen et innovation

Dans ce formidable combat pour l’avenir des économies et de l’humanité elle-même, le génie européen a une carte à jouer, une identité à réaffirmer et des convictions à faire valoir.

Il n’y a aucune raison, étant donné ses immenses ressources d’intelligence et de savoir-faire de pointe, que l’Europe ne tire pas son épingle du jeu dans les domaines les plus porteurs – nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle, énergies propres… –, et il est certain que sur l’IA, par exemple, la prise de conscience de l’importance des enjeux progresse (une prise de conscience que le rapport Villani devrait significativement renforcer dans notre pays).

Mais l’Europe, ce n’est pas seulement un génie technologique et scientifique. C’est aussi un socle de valeurs, une certaine idée de l’homme. Et la conviction que le progrès des sciences et des techniques doit se faire en respectant la dignité humaine, et que la technique ne vaut que pour son utilisation positive par les individus. Si l’IA constitue un formidable hommage à l’intelligence humaine, l’honneur de la technologie en général n’est il pas de se mettre au service des individus, sans en faire des quasi-dieux (comme dans la version hard de l’idéologie transhumaniste), mais sans viser non plus à les asservir, à les soumettre à la puissance redoutable et incertaine des machines et de ceux qui les contrôlent ?

Rappeler que la technologie est faite pour l’homme et que l’homme est la mesure et la fin de toute chose, c’est un défi dans un monde instrumental où les débordements éthiques sont toujours à craindre. Mais c’est aussi un devoir, et une position que l’Europe doit tenir, sans craindre qu’une telle exigence porte préjudice à son potentiel d’innovation, alors que d’autres acteurs dans le monde répugnent à mettre des freins éthiques aux avancées technologiques.

Affirmer la suprématie de l’esprit sur la technologie, poursuivre inlassablement la « cause de l’homme » en faisant prévaloir la dignité inconditionnelle de la personne humaine sur les desseins purement technicistes : telle est la voie, tel est le destin de l’Europe. Puisse l’ère de la technologie rester toujours au service de l’homme. J.E.D.I. s’inscrit pleinement dans cette direction, et l’on ne peut que s’en réjouir.

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