francois-xavier-bellamyProfesseur de philosophie, élu local et personnalité médiatique, François-Xavier Bellamy en appelle, face à la crise de la culture contemporaine, à une refondation de l’école dans sa vocation première : transmettre des savoirs.

Rencontre avec un jeune intellectuel aux convictions bien trempées et au verbe clair.

Propos recueillis par David Brunat.

Dans votre livre Les Déshérités ou l’urgence de transmettre , paru en 2014, vous écrivez que « l’école a pour mission de transmettre la culture ». À quoi sert la culture ?

La culture doit-elle se voir assigner une utilité fixe et pratique, autrement dit rentable ?

Je crois que non, qu’elle ne « sert » à rien tout en relevant de l’essentiel : elle est ce qui nous permet d’être libres, de devenir vraiment ce que nous sommes, d’accomplir notre humanité. La langue, les sciences, les arts, nos habitudes de vie, nos modes de consommation, nos rites, nos institutions, etc., tout est culture. Nous sommes des êtres de culture. La culture n’est donc pas un luxe, de l’accessoire, quelque chose qui sert à agrémenter l’existence, mais l’expression même de notre condition humaine. Et tout ce qui est culturel se transmet et se reçoit, ne vit que par ce processus de transmission.

À cette aune, la culture d’entreprise est donc pleinement de la culture ?

Bien sûr ! Le travail est par excellence un lieu de la vie sociale. Dans toute relation de travail, dans toute expérience professionnelle, il y a une dimension culturelle profonde. Et puis toute entreprise porte des savoirs. Heidegger disait que notre rapport au monde passe par le travail, qu’on découvre le monde par le travail ; que la technique est la première forme de la culture, la première des transmissions culturelles.

L’entreprise, quant à elle, est la forme contemporaine de cette tradition technique.

Mais l’école prépare-t-elle bien à l’entreprise ?

Le grand paradoxe, c’est que si l’on veut mieux préparer les élèves au monde de l’entreprise, il faut d’abord leur offrir un savoir large et riche, une culture générale.

La priorité absolue est de leur donner une bonne maîtrise de la langue, qu’ils possèdent un rapport maîtrisé à l’écrit et à la lecture, en plus d’un bagage scientifique de base et des clés de la rationalité critique. Il convient aussi de leur donner le goût du savoir, de leur apprendre l’envie d’apprendre.

Les entreprises n’ont aucun mal à recruter des spécialistes pointus, mais ce qu’elles recherchent avant tout, ce sont des salariés curieux, qui vont coopérer avec les autres, acquérir des compétences nouvelles, adopter des raisonnements clairs et construits, prendre du recul, être en mesure de décoder le monde qui les entoure …

Mais avant tout, j’insiste là-dessus, il est indispensable que les jeunes aient une bonne maîtrise de la langue. Songez qu’en 1972, avant la réforme du collège unique, les élèves avaient 10 heures de français par semaine pendant toute leur scolarité au collège ; aujourd’hui, c’est moins de 4 heures, voire 2 h 30 !

Le digital, qui révolutionne le monde de l’entreprise et tous nos usages professionnels et privés, va-t-il également bouleverser l’institution scolaire ?

Le digital est un outil extraordinaire pour les générations présentes et futures, notamment en matière d’accès à la culture, à la littérature, à la musique, etc. Mais le rapport à cet outil ne va pas de soi. Pour apprendre sur Internet, il faut déjà connaître beaucoup de choses.

Internet informe et nourrit intellectuellement les personnes déjà « savantes » mais n’élève pas le niveau de connaissances des autres. Un seul exemple : croyez-vous que l’information médicale abondante sur le web vous permet de la comprendre vraiment et de l’utiliser à bon escient face à une maladie complexe si vous n’avez pas fait de médecine ? L’institution scolaire, pourtant traditionnellement méfiante vis-à-vis de l’entreprise, s’est ouverte avec enthousiasme aux acteurs du numérique et, ce faisant, elle s’est un peu jetée dans la gueule du loup des GAFA. Certes, les tablettes constituent d’excellents supports pédagogiques, mais encore faut-il que les digital natives , comme on dit, acquièrent esprit critique et discernement face aux flots d’informations. Faute de quoi ils seront aisément manipulables. C’est, je crois, l’un des grands défis posés par les nouvelles technologies.

Vous êtes également préoccupé par la question de l’attention.

La faculté de concentration des jeunes constitue un problème très concret et général. Internet a fortement accentué la fragmentation de notre vie mentale, notamment chez les jeunes, souvent décrits comme « zappeurs ». La crise de l’attention est une réalité. Je vous renvoie sur ce point à l’excellent ouvrage de Matthew B. Crawford, Contact. Je crois que les jeunes doivent trouver dans leurs écoles des espaces de distance, des espaces sans écran où ils peuvent structurer leur concentration à l’écart de tous les outils numériques.

Comment les voyez-vous, justement, ces jeunes que vous côtoyez au quotidien dans vos salles de cours et dans votre ville ?

La révolution numérique constitue incontestablement un trait saillant de leur expérience du monde. Par ailleurs, je dirais que ce qui les caractérise, c’est le concept de crise. Ce sont des enfants de la crise et de la pensée de la crise, qu’elle soit écologique, économique, géopolitique, etc. Ils ont grandi dans le sillage de la crise du 11-Septembre, ont entendu parler de la crise de la dette, perçoivent l’ampleur des crises climatiques, etc. En ce sens, c’est une génération profondément « critique », consciente de la fragilité du monde et du fait que même la nature ne va pas tenir le coup longtemps si on continue comme ça …

Quel rôle pour la philosophie dans ce monde instable et incertain ?

Je suis très impressionné par la soif de philosophie qui s’observe dans notre société, toutes générations confondues. Si sa vocation est de se poser les questions qui importent et de permettre à tout un chacun de se poser tout court dans ce monde où tout s’accélère, alors la philosophie est peut-être nécessaire pour nous aider à nous interrompre dans ce flux incessant. Et pour y voir plus clair, en nous invitant à percevoir le sens derrière toute chose.

François-Xavier Bellamy

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